La Nuit juste avant les forêts

Olivier Yglesias - La Nuit juste avant les forêts

Olivier Yglesias – La Nuit juste avant les forêts

Onze ans après leur première confrontation avec La Nuit juste avant les forêts, le metteur en scène Lorenzo Malaguerra et le comédien Olivier Yglesias, tous les deux suisses, proposent une nouvelle approche de cette oeuvre majeure de Bernard-Marie Koltès.

Par Jean-Pierre Han

On ne sort jamais tout à fait indemne de la lecture et a fortiori d’une représentation d’une pièce de Bernard-Marie Koltès. Metteurs en scène et comédiens, qui ont eu le privilège et la chance de travailler sur un des textes de l’auteur, en savent quelque chose. Ils n’ont qu’une hâte : y revenir. Ce qu’ont pratiquement fait tous les metteurs en scène qui l’ont monté, qu’il s’agisse de Patrice Chéreau, de Bruno Boëglin ou encore de Catherine Marnas en France. Lorenzo Malaguerra n’échappe pas à cette règle, et l’on ne peut, en voyant sa dernière mise en scène de La Nuit juste avant les forêts, que s’en réjouir. Il fait d’ailleurs encore mieux que ses « collègues », puisqu’il reprend très exactement la même pièce plus de dix ans après l’avoir créée avec succès. C’était en 2001 : Lorenzo Malaguerra était alors un jeune homme d’à peine une trentaine d’années, à peu près comme son interprète Olivier Yglesias. Un duo qui avait, à quelques années près, le même âge que Bernard-Marie Koltès lorsqu’il écrivit La Nuit juste avant les forêts… Une concordance qui tombait plutôt bien, tant la pièce possède une vigueur et une pression internes propres à la jeunesse et qui ne cessent de s’exprimer à travers le corps et le souffle du personnage unique et sans nom, lequel est comme saisi dans un mouvement de fuite infinie, même s’il reste là, immobile, sur le plateau du théâtre, offert au regard des spectateurs. Rappelons qu’avant d’en venir à l’écriture théâtrale avec La Nuit juste avant les forêts et Sallinger, sa première « grande » pièce composée à la même époque, Bernard-Marie Koltès avait écrit un roman, La Fuite à cheval très loin dans la ville, un titre annonçant on ne peut plus clairement l’une des thématiques principales de toute son oeuvre, celle d’une fuite éperdue, réelle ou symbolique, du personnage principal au coeur d’un monde auquel il ne parvient pas à adhérer.

En 2001, Lorenzo Malaguerra et Olivier Yglesias, jeunes gens déjà riches d’une solide expérience théâtrale, s’étaient emparés de La Nuit juste avant les forêts de cet autre jeune homme, Koltès, dans le béton de laHalle 52 Artamis à Genève. Le spectacle avait marqué les esprits, puis les deux compères avaient poursuivi leurs trajectoires personnelles, toutes deux théâtralement très fécondes. Lorenzo Malaguerra se retrouvant nommé en 2009 à la direction du Théâtre du Crochetan à Monthey dans le canton du Valais, non sans avoir retrouvé Koltès, mais en tant qu’interprète cette fois-ci, dans Quai Ouest, mis en scène par Julien George.

Il faut croire que la parole forte et obsédante de Koltès a continué à travailler en eux, au plus profond de leur être. Lorenzo Malaguerra et Olivier Yglesias se sont donc retrouvés dix ans plus tard dans les mêmes rôles, devant la même partition : sans doute en avaient-ils une véritable et authentique nécessité. Dix ans et la volonté de restituer une parole, une langue qui nous ont marqué à jamais et dont nous continuons à garder les traces. Mais précisons immédiatement que revenir à la parole de La Nuit juste avant les forêts ne signifie en aucune manière que le spectacle d’aujourd’hui est une reprise ; c’est au contraire une nouvelle approche, dans un nouveau rapport, une deuxième version de deux artistes face à un texte inouï. Et cette deuxième version va à l’essentiel, sans fioriture, au plus près encore peut-être de ce qu’appelait de ses voeux l’auteur lui-même qui avait mis en scène son propre texte en 1977 au festival off d’Avignon. Il n’y a plus rien sur le plateau sinon une chaise sur laquelle vient s’asseoir le comédien, personnage sans nom, venu lancer son adresse au spectateur, à cet autre qu’il ne cesse d’interpeller, d’un seul tenant, d’une seule coulée, sans ponctuation majeure, dans une seule phrase de soixante-trois pages. Car le texte de Bernard-Marie Koltès est une partition musicale avec ses thèmes et ses motifs, ses temps forts et ses respirations. Et comme dans une partition musicale, précisément, les thèmes et les motifs reviennent, se chevauchent, nous emmenant dans une sorte d’épopée dévoilant le monde d’aujourd’hui dans sa trivialité la plus abrupte, mais sans misérabilisme, ni pathos, des traits d’humour apparaissant même. Koltès ébauche tous les thèmes que l’on retrouvera dans son oeuvre ; il est déjà là, tout entier.

Et Olivier Yglesias est l’interprète, au vrai sens du terme, parfait, de cette partition savante. Il le fait avec une maîtrise, une précision presque chirurgicale, et une force de conviction qui ne peut qu’emporter notre adhésion et nous bouleverser.

Jean-Pierre Han est journaliste et critique dramatique. Il a créé et dirige la revue Frictions, théâtres-écritures. Il est rédacteur en chef des Lettres françaises.

Publié dans le journal Le Phare No13 (Centre culturel suisse de Paris), février 2013.

La Nuit juste avant les forêts se jouera les 20 et 21 mars 2013 à 20h au Centre Culturel Suisse à Paris

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La chevauchée fantastique selon Bernard-Marie Koltès

Olivier Yglesias - La Nuit juste avant les forêts

Olivier Yglesias. Le comédien maîtrise avec talent la folle pente d’un texte qui emprunte à Bach sa rigueur et au kung-fu son feu.. (Carole Parodi)

L’acteur Olivier Yglesias joue «La Nuit juste avant les forêts», une phrase de soixantes pages sans point. Sa performance impressionne à la Comédie de Genève.

Toute l’œuvre de Bernard-Marie Koltès (1948-1989) est une cavale. Toutes les pièces de cet écrivain français mort du sida sont la fable d’un désir – désir de l’autre, de sa caresse, de son silence, de son excès. Il a 29 ans en 1977, il se rappelle son enfance à Metz, son père, militaire de carrière souvent absent, sa mère aimée, ses études chez les jésuites, sa passion pour l’actrice Maria Casarès, d’où est né son intérêt pour le théâtre. Il ne peut pas savoir, à ce moment-là, qu’il va marquer des générations de spectateurs, que Patrice Chéreau montera presque tous ses textes, qu’il sera l’ami de Michel Piccoli et de Jacqueline Maillan.

La seule chose qu’il sait, c’est qu’il ne travaillera pas. Ou, du moins, pas comme vous ou moi. Pas d’horaire, pas de supérieur. Il veut écrire, c’est tout, et jouer à l’orgue Jean-Sébastien Bach; et s’oublier en Afrique, pourquoi pas. Il a 29 ans, donc, et écrit un poème fugue: La Nuit juste avant les forêts. C’est ce soliloque qu’Olivier Yglesias joue à la Comédie de Genève, poussé dans ses retranchements par le metteur en scène Lorenzo Malaguerra. Beau travail.

Pour jouer La Nuit juste avant les forêts, il faut être cow-boy, c’est-à-dire aimer sa monture, supporter qu’elle se cabre, qu’elle essaie de vous désarçonner. Olivier Yglesias est ce cow-boy, seul en scène, cerné par des faisceaux de lumière, rivé à sa chaise comme le cavalier à sa selle. Lorenzo Malaguerra a voulu qu’il en soit ainsi, que l’acteur soit captif de son siège, comme pour magnifier le mouvement de la parole, son aventure.

C’est que La Nuit juste avant les forêts, c’est d’abord l’aventure d’une phrase, soixante-trois pages sans point, soit un flux à embranchements multiples, où défilent bars à courtisanes, chambres à extases, pont des soupirs, WC où laver son zizi – c’est ainsi que parle Koltès. Olivier Yglesias attaque cette Nuit comme le cow-boy le mustang du rodéo. Il lui imprime une cadence herculéenne, comme s’il fallait épuiser l’animal avant qu’il ait raison de vous. La fiction jaillit ainsi: «Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé […]» Pendant un peu plus d’une heure, il n’arrêtera pas de traquer ce passant, frère d’arme et de sang, «camarade», comme il dit, pour une nuit ou pour la vie, espérance faite ombre si on veut. Cette parole est une prière, un appel, un toit où s’établir hors la loi. Olivier Yglesias la débride – ce qui suppose en amont une maîtrise de la bride – il en lâche le feu, sans presque jamais la réduire à l’anecdote. Ce moment, par exemple, où dans sa bouche passent l’histoire d’une pute humiliée et son «au secours» de canari étranglé. Puis cette envie de cogner qu’il raconte, et c’est alors tout son corps qui s’insurge, toujours assis pourtant.

Dans La Nuit juste avant les forêts, il y a l’œuvre à venir. L’obsession du corps étranger, celle qui marque Combat de nègre et de chiens. La demande d’amour, celle qui sous-tend Dans la Solitude des champs de coton, demande d’amour d’autant plus impérieuse qu’elle se nourrit d’elle-même, comme une nappe souterraine. La blessure – et l’orgueil qui va avec – d’être l’exilé de service, le «Black», le pédé ou l’Arabe. Cette Nuit est portée par le grand air de la bordure.

A présent, Olivier Yglesias dévale la dernière pente du texte: «[…] j’ai tant envie d’une chambre et je suis tout mouillé, mama mama mama, ne dis rien, ne bouge pas, je te regarde, je t’aime, camarade, camarade […]» Bernard-Marie Koltès était amateur de films de kung-fu. Il en admirait la pureté, la sueur coulant en légende, la candeur bombée de ses héros. Sa Nuit est une forme de kung-fu poétique. Les coups fusent. On en redemande.

Alexandre Demidoff, 24 novembre 2012, Le Temps

La Sagesse des abeilles – Les Trois Coups

« La Sagesse des abeilles », de Michel Onfray (critique de Delphine Padovani), domaine d’O à Montpellier

Invité pour une semaine « carte blanche » au domaine d’O, Jean Lambert‑Wild présente « la Sagesse des abeilles » : une séquence poétique envoûtante où la voix de Michel Onfray se mêle au bourdonnement des insectes. À voir, entendre et méditer.

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« la Sagesse des abeilles » | © Tristan Jeanne-Valès

C’est pour Jean Lambert-Wild – c’est-à-dire dans l’optique d’une création scénique – que Michel Onfray écrit la Sagesse des abeilles. Plus qu’un morceau de philosophie, il s’agit d’un long poème aéré, souvent sobre et percutant. Partant du décès de son père, du silence et de la blancheur de l’hiver, l’auteur propose une variation sur l’humain, les abeilles et le cosmos, qui se referme telle une boucle sur l’évocation de sa propre mort dans un hiver à venir.

Il ne faut nullement s’attendre à une conférence et, bien au contraire, se préparer à une expérience spectaculaire. C’est donc à l’appui des artifices du théâtre que nous sommes conviés à réfléchir sur la condition humaine et sur l’enseignement que nous pourrions tirer des abeilles. Par ce biais, tout ce qui paraît monolithique dans la pensée énoncée par Michel Onfray est immédiatement justifié par la proposition scénique, volontairement imposante et emphatique. Quand les idées sont diluées par trop de répétitions ou quand elles sont assénées sous forme d’aphorismes lapidaires, elles ont ici un charme suranné. Une saveur anachronique qui s’accorde parfaitement au cérémonial orchestré par l’équipe artistique.

La voix chaude et grave du philosophe nous enveloppe dès le début de la représentation. Elle s’accompagne d’un chœur de chuchotements, qui répète ponctuellement certaines phrases, certains mots. Le tout est diffusé en voix off, au son d’une musique électro-acoustique combinant des percussions vibrantes et de multiples effets de bourdonnement. Toutes les sources sonores sont absentes du plateau, mais très prégnantes dans notre souvenir du spectacle. Incapable d’identifier leur provenance, on leur accorde volontiers un caractère magique, si cher à Jean Lambert-Wild.

De l’infiniment petit à l’infiniment grand

Le trouble créé par l’invisibilité des sources sonores est d’autant plus grand que la scène – d’abord baignée dans l’obscurité – est seulement peuplée d’images vidéo, d’intensités lumineuses et d’insectes, encapsulés dans un mannequin translucide. De l’infiniment petit à l’infiniment grand, et réciproquement, notre regard oscille entre les abeilles butineuses qui volent à l’intérieur de la grande marionnette et la voûte céleste projetée sur le cyclorama du fond de scène. À d’autres moments, l’éclairage à contre‑jour donne à voir la silhouette surdimensionnée du mannequin comme s’il s’agissait d’un être supérieur. Peut‑être le « surhumain » cité plusieurs fois dans le texte ? De ciel étoilé, le fond de scène se transforme en essaim, filmé en plan très rapproché où l’on devine le grouillement des abeilles.

Dans ce balancement entre microcosme et macrocosme, l’homme assure un relais sans jamais pénétrer dans l’espace scénique. Réduit à une voix, il fait œuvre d’humilité et nous invite à contempler l’harmonie du monde naturel.

« Le monde est un théâtre », aurait dit Démocrite *. La Sagesse des abeilles, dont le sous-titre est Première leçon de Démocrite, offre une très belle interprétation de cette sentence, habituellement employée pour dénoncer le cabotinage de l’humanité. En focalisant notre attention sur le grand ordre universel, ce spectacle subtil donne la part belle à une autre conception de la métaphore du théâtre du monde, entendu comme lieu de représentation d’une nature magistrale. 

Delphine Padovani

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* L’aphorisme complet attribué à Démocrite étant : « Le monde est un théâtre, la vie une comédie : tu entres, tu vois, tu sors. » On le trouve dans l’ouvrage de Jean‑Paul Dumont sur les Présocratiques, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 873.


La Sagesse des abeilles, de Michel Onfray

La Sagesse des abeilles. Première leçon de Démocrite, Galilée, 2012.

Comédie de Caen, C.D.N. de Normandie • 32, rue des Cordes • 14000 Caen

02 31 46 27 27

Site : www.comediedecaen.com

Courriel : accueil@comediedecaen.fr

Direction : Jean Lambert-Wild et Lorenzo Malaguerra

Voix : Michel Onfray

Chœur : Sam Ashley, Jacqueline Humbert, David Moss, Stéphane Pelliccia, Ania Temler

Musique : Jean-Luc Therminarias

Percussions : Jean-François Oliver

Lumières : Renaud Lagier

Images : François Royet

Costumes : Annick Serret

Direction technique : Claire Seguin

Régisseur abeilles : François Ménet

Son : Christophe Farion

Interface sonore : Léopold Frey, Luccio Stiz

Régie vidéo : Frédéric Maire

Scénographie : Jean Lambert-Wild

Assistant à la scénographie : Thierry Varenne

Élaboration de la Bamboche : Enrique Gomez et Patrick Demière

Décor construit par les ateliers de la Comédie de Caen sous la direction de Benoît Gondouin

Domaine d’O • 178, rue de la Carrièrasse • 34090 Montpellier

Site du théâtre : www.domaine-do-34.eu

Courriel de réservation : billetterie@domaine-do-34.eu

Réservations : 0 800 200 165

Du 23 au 25 octobre 2012 à 19 heures

Durée : 1 heure

15 € | 11 € | 8 € | 5 €

La nuit juste avant les forêts – Ouest France

Ça commence comme un coup de tonnerre. Sur la scène du Théâtre d’Hérouville-Saint-Clair, un homme entre sur le plateau vide et sombre, s’assoit sur la chaise qui se trouve en plein milieu. Lorsque la lumière s’allume, il se met brusquement à ouvrir les vannes de son discours. Comme une urgence, comme un cri d’amour et de colère à la fois. Il hèle un inconnu qu’il a suivi et qu’il happe littéralement, comme le spectateur.

Il lui déverse son amour effréné : « J’ai couru pour ne pas être dans une rue vide de toi ». Il le rappelle sans cesse à lui : « Camarade, donne-moi du feu ». Et il lui jette sa haine de « ces cons de Français, ces entubeurs » qui « baisent les étrangers ». Et cet homme assis, jamais rassasié de sa propre parole, c’est un sans-grade, un étranger prêt à tout pour garder sa liberté. La liberté, c’est celle de cette parole à la dérive qui ne s’accorde aucun répit. Comme si arrêter de parler, c’était s’avouer vaincu, mourir un peu.

Ce que Lorenzo Malaguerra rend particulièrement sensible par une mise en scène dépouillée de tout artifice, c’est cette rage-là, cet élan vers une liberté qui ne peut se conquérir que dans le combat de la langue. Sa violence aussi, soulignée par l’épure du dispositif d’un acteur seul en scène, immobile mais entièrement habité, envahi par le désespoir de cet homme, parlant au vide devant lui et aspirant à atteindre les forêts. Improbable mais possible refuge dans un monde abandonné par tous.

La Sagesse des abeilles – France Info

Du théâtre et des abeilles, une création magique à Caen

De nombreux artistes ont travaillé avec des abeilles, mais c’est certainement la première fois que ces merveilleux insectes, indispensables à notre survie, sont les acteurs d’une oeuvre collective, créée au CDN de Normandie de Caen par Jean Lambert-Wild et Michel Onfray. Un spectacle inouï, un voyage lyrique et poétique, « une célébration des républiques de ces mouches à miel », à voir de toute urgence jusqu’au 4 mai.

La Sagesse des abeilles © Radio France Tristan Jeanne Valès

Après la mort de son père il y a deux ans, le philosophe Michel Onfray a écrit à la demande de Jean Lambert-Wild, plasticien, poète et directeur du Centre Dramatique National de Normandie à Caen, un texte magnifique sur les abeilles. Michel Onfray sublime alors son deuil et sa souffrance dans une ode virtuose inspirée de la vie de ces butineuses et de leur reine, indispensables à notre humanité, et aujourd’hui menacées. La Sagesse des abeilles commence sur la tombe d’un père mort, précise le philosophe dans le programme du spectateur, et se termine dans les astres, en passant par un trajet vers l’étoile polaire, une naissance dans un quartier de boeuf décomposé, une réincarnation d’hommes doux…une anti-fable des abeilles, une leçon donnée par un essaim…

Jusqu’au 4 mai, Jean Lambert-Wild a installé une vraie ruche de
40 000 abeilles sur la scène du Théâtre des Cordes à Caen. Au centre du plateau, dans l’obscurité d’une nuit étoilée, apparait peu à peu une marionnette transparente avec une tête comme un essaim, une sorte d’homme abeille traversé de mille couleurs à l’intérieur duquel grouillent des centaines d’insectes. La voix de Michel Onfray accompagne ce rituel magique. Le spectacle est total, hypnotique.

Création jusqu’au 4 mai au CDN de Normandie, Théâtre des Cordes à Caen, de La Sagesse des abeilles,  un spectacle de Jean Lambert- Wild, Jean-Luc Therminarias, Michel Onfray, Lorenzo Malaguerra et François Royet. Représentations ce jeudi 26 avril à 14h30 et 19h30, vendredi 27 avril à 20h30, puis mercredi 2 à 19h30, jeudi 3 mai à 19h et le vendredi 4 mai à 20h30. Le spectacle part en tournée en Suisse au Théâtre du Crochetan Monthey du 13 au 15 juin et au Festival Les Escales Improbables, à Montréal en septembre prochain.

La Sagesse des abeilles – Le Courrier

L’essaim du vivant

LE COURRIER – VENDREDI 15 JUIN 2012

Bertrand Tappolet

THEATRE • Médusant poème eschatologique dû au philosophe Michel Onfray, «La Sagesse des abeilles» est monté au Crochetan.

Le récit commence, poignant, sur la tombe paternelle et se scelle la tête dans les étoiles, «au bout de l’éternité». Il est sous-titré «Première leçon de Démocrite». Ce philosophe athée prônait les plaisirs du savoir et ceux de l’homme libre, autonome. Sur le plateau du Théâtre du Crochetan à Monthey, un tulle accueille des estampages nuageux. A voir ce soir encore dans une mise en scène de Jean Lambert-Wild et Lorenzo Malaguerra.
C’est une féérie anatomique qui se révèle, sous la forme d’un automate à la Hans Bellmer, dont les bras obscurs s’élèvent en une gestuelle d’immense marionnette à fils inspirée notamment d’une sculpture de Dionysos. Dans un morphing continu, plusieurs visages s’y tuilent, de l’androgyne au crâne mortuaire. Hybridation réussie entre le mécanique et le vivant, le corps translucide palpite de natures colorées avant de révéler un essaim de butineuses valaisannes, menacées, comme ailleurs, par la pollution et les ondes wifi. Sans abeilles, la chaîne de la pollinisation est rompue et l’ADN de toute vie terrestre anéanti dans un terme de quarante ans, prédit Onfray.
Baignée d’une pluie neigeuse,  grouillant de présences, la bouche d’encre du pantin «surhumain» s’agite. Une «pollinisation poétique» féconde lentement l’assistance d’un gai savoir. «Cette sagesse donnée par les abeilles invite au surhumain» cher à Nietzche, entend-on. La République des butineuses fait figure de modèle à méditer pour la société humaine. Dit par Michel Onfray, le poème est traité par couches, tel un matériau plastique auquel le chamane sonore Jean-Luc Therminarias insuffle une stratification rehaussée par un souffle électro.
Amateur de flux énergétiques lumineux et d’identités changeantes, le théâtre s’affirme ici comme une machine de vision ouvrant sur la connaissance d’une pluralité d’univers alliant le cosmos au cellulaire. Il est, comme le souligne ailleurs Laure Thièry, actrice fétiche de Lambert-Wild, «un apprentissage du regard, de l’écoute, de l’éveil à soi et au monde. «A chacun d’en faire fructifier le miel ouvrant sur une nécessaire reconquête de l’imaginaire.

Une solitude urbaine qui cache les forêts

« C’est un texte qui trouve sa résonance dans notre époque. Peut-être encore plus qu’il y a dix ans… » Il y a dix ans, justement, Lorenzo Malaguerra montait « La nuit juste avant les forêts » dans la Genève alternative du site Artamis. Avec déjà Olivier Yglesias dans le rôle principal – le seul – de ce monologue vertigineux signé Bernard Marie Koltès.

Peut-être, en effet, les jours n’étaient pas aussi sombres alors. Les discours des droites extrêmes ne rencontraient pas encore cet écho qui semble aller s’amplifier. La fracture sociale était peut-être moins flagrante. Et la ville étouffait peut-être moins les forêts…

Toujours est-il qu’à l’orée de cette nouvelle décennie, l’impact de ce texte rageur, à l’humour aussi désespéré que tranchant, semble aussi fort qu’il a pu l’être à l’aube des années 80. « C’est vrai que dans ces années-là, il y avait une montée du Front National en France, la menace du sida, et une société qui se durcissait, tendait à l’individualisme. Une désespérance sociale qu’on retrouve aujourd’hui, du côté du mouvement des Indignés par exemple », développe le metteur en scène.

Une partition

Montée pour la première fois en off du Festival d’Avignon en 1977, « La nuit juste avant les forêts » est un texte constitué d’une seule et même phrase, qui se déroule sur une soixantaine de pages. Une véritable gageure pour l’acteur qui s’y attaque… « C’est clair, ce texte n’est pas facile », sourit Olivier Yglesias. « Mais l’apprendre n’est pas le plus ardu. Le plus dur, c’est de ne pas tomber dans la récitation, de ne pas se laisser non plus emporter par un rythme, une intention. Il faut réinventer sans cesse, et être vraiment là, du début à la fin. »

Intense, fiévreuse, la pièce repose finalement beaucoup sur sa musicalité. « C’est une partition », acquiesce Lorenzo Malaguerra. « Il faut jouer avec les rythmes qu’induisent la ponctuation, les virgules, les parenthèses… Il faut faire sonner les crescendos et les cassures, les accidents et la surprise… »

Loin du misérabilisme

Une partition, certes. Où la fausse note fait mal. « Ce texte est déjà un classique. Il a beaucoup été joué. Et souvent, les mises en scène ont forcé le trait de ce personnage, de cette errance. Si on oublie cet humour, très présent chez Koltès, on peut tomber dans un misérabilisme, un ton plaintif qui ternit passablement l’oeuvre », développe Lorenzo Malaguerra. Car de l’humour, il y en a. Féroce, cruel, presque glaçant. Mais derrière, celui qui écoute entendra un cri d’humanité, un besoin de chaleur, d’intimité et de partage.

Afin de rendre au mieux la puissance du texte, la mise en scène s’est appuyée sur une scénographie minimale. Quelques flaques au sol qui font sentir sur le bitume cette pluie sale des villes, une chaise esseulée au milieu du plateau. Et dessus, l’acteur qui vous parle, qui veut tout vous dire et plus encore. Qui raconte avec tant d’élan, d’envie et d’empressement, que l’on sent que s’il s’arrête, il disparaîtra. « Nous avons constaté en travaillant que si l’acteur bougeait, cela lui conférait un réalisme qui sonne « faux ». Et que son immobilité donnait toute sa force au texte. » Ce texte, cette phrase sans point, qui touche, plus que jamais, comme un direct à l’estomac.

Le Nouvelliste, Jean-François Albelda, 10 novembre 2011